Les brisures de Noël

Ce n’est pas commun de parler de brisures pour Noël. Alors à ce stade on se demande : est-il question de pâtisserie avec une sorte de mauvaise métaphore à une pâte brisée ? est-ce une sorte de référence à des éclats de brillances, des strass ou des paillettes qu’on peut trouver sur les boules du sapin ? ou encore un titre en écho avec les flocons de neige qui étincellent en tombant ? Eh bien non. Il est surtout question de comment Noël a perdu sa magie pour moi.

Quand je vois l’entrain qui commence à naître dans les esprits à l’approche de cette période si spéciale, j’ai un petit pincement au coeur en remarquant que je ne partage pas ces sentiments d’excitation et de hâte. J’adore voir Coralie (@ellesenparlent nldr) redevenir une petite fille vers la fin d’année, et je me sens nostalgique face à ça, à force de me sentir trop neutre.

C’est pour ça que je parle de brisures. Si je remonte le fil de mes souvenirs d’enfance, j’ai beaucoup vécu la magie de Noël quand j’étais vraiment très jeune. Mais depuis bien longtemps j’ai rompu avec la légèreté de l’âge tendre. Aucun gros drame à déclarer (du moins pas que ma conscience admette), sinon j’aurais évoqué une explosion plutôt que des éclats dans le verre. Je traite plutôt ici de l’érosion des traditions familiales qui fait qu’aujourd’hui je ne me reconnais plus dans aucune d’elles, ce qu’il en reste n’étant qu’une vision éthérée d’antan. Je ne suis pas certaine que l’érosion soit un sujet suffisamment intéressant pour qu’il soit développé, excepté dans les domaines scientifiques ou liés à l’écologie, aussi je m’attends à ce que votre lecture de cet article s’arrête ici, et je ne vous en voudrai pas. Je sais que l’esprit humain fait preuve d’une sorte d’inquiétante étrangeté en se fascinant pour le macabre, et vous êtes peut-être déjà déçus au vu de mon absence de drame (consciemment ou non cela s’entend).

Petite brèche par petite brèche, la magie se meurt

Mon Noël familial traditionnel dans la sphère la plus proche, à savoir chez mes parents, s’est effrité à leur séparation. Et s’ils ont eu l’intelligence de ne bousculer nos habitudes que le moins possible, en faisant en sorte d’être présents tous les deux au matin du 25 pour l’ouverture des cadeaux notamment, nous ne nous réveillions déjà plus ensemble, mus par un même élan.

Mais le gros de l’histoire vient surtout du réveillon. Nous avions pour habitude de le faire chez mes grands-parents, autour de toute une routine propre à ce grand soir. Ma cousine et moi aidions ma grand-mère dans la préparation de l’apéritif en toastant nos oeufs de lump. Nous savourions notre ‘champony’ (dixit ma petite mamie) dans des flûtes en plastique sur la table des enfants, puis à partir de 12 ans nous avions droit à notre mini coupe de champagne dans du cristal. Le tout bien entendu à la lueur chaleureuse des guirlandes du sapin, dans une ambiance très feutrée de jolie maison bourgeoise avec moquette (une moquette saine et entretenue est un régal de cocooning). Le repas fini, mon grand-père embarquait tous les cousins au 3ème étage pour la partie de billard français annuelle. A ce moment-là commençait la deuxième étape de cette soirée. Imaginez quatre gamins dans la « salle de jeux » des grands parents, les garçons au billard et les filles à la craie pour dessiner sur des tableaux noirs, un vieux synthé dans un coin, et surtout une vue imprenable sur les toits de Nantes pour tenter d’apercevoir le Père Noël dans les cieux. Bizarrement (mais ça dans l’esprit d’un enfant le lien ne se fait pas), lorsque nous redescendions, chaque année le Père Noël était déjà passé pendant notre absence. La magie était là, prégnante, elle transpirait par les pores de ma peau et brillait dans mon regard de fillette. Puis d’année en année les choses ont commencé à changer. Les cousins ont commencé à se dispatcher, intégrant progressivement les belles-familles, alternant leur présence des deux  côtés. Les grands-parents n’ont plus été en mesure d’assumer cette grande réception, et ont délégué à leurs enfants. Puis ils ont repris le flambeau, en s’épargnant la charge fatigante de la cuisine, mais mettant leur maison à disposition. Cependant fini Nantes et sa vue sur les toits, finie la moquette moelleuse sous les pieds, finies les escapades dans les vieilles chambres d’enfants de nos parents à récupérer des vestiges oubliés depuis longtemps. L’autre maison aussi est jolie, mais plus loin, et aussi plus loin de l’effervescence de la ville, qui a mon sens contribue à la joie des fêtes avec ses lumières et ses guirlandes dans les rues. Bref, plus rien n’est pareil et ma magie a trop perdu ses repères pour pouvoir encore opérer.

Aujourd’hui j’ai cette lourdeur, cette sensation pesante, comme un nuage noir au dessus de ma tête qui me suivrait partout sans que je puisse lever les yeux pour le voir,  cette sensation plombante d’avoir perdu mon enfance un peu trop tôt. Je n’arrive pas à comprendre d’où me vient cette impression, ni véritablement de quoi elle se nourrit, mais elle me hante toutes les nuits. Tant que les différents facteurs de tradition étaient en place l’illusion d’une vie enfantine était toujours présente, mais maintenant qu’ils s’effritent, plus grand chose ne me reste de ces moments. Les souvenirs sont là comme des petits morceaux d’irréalité, d’une vie révolue, presque jamais vécue. Ils sont comme sortis d’un rêve, dont on ne se souvient que trop peu une fois réveillé, et donnent l’impression d’avoir appartenu à une autre personne.

Ainsi là où le miroir se brise de mille petits éclats, la vision globale du tableau de Noël s’en trouve altérée, perdue, et même bel et bien morcelée. Avec tous ces faits d’arrachement, de déracinement des traditions instaurées, et même de mortalité de présence, j’ai pris conscience que pour renouer avec cette magie de Noël je devrais la recréer avec mon propre foyer, et que c’est à travers mes propres enfants que je redeviendrai celle que j’étais à cette période.


« Ce n’est pas seulement pour duper nos enfants que nous les entretenons dans la croyance au Père Noël : leur ferveur nous réchauffe, nous aide à nous tromper nous-mêmes. » 


Claude Lévi-Strauss
Quelles sont vos traditions de Noël ? Comment vivez-vous cette période ?

-Xoxo

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2 commentaires sur « Les brisures de Noël »

  1. De mémoire, à partir du moment où j’ai quitté le monde de l’enfance, j’ai perdu la magie de Noel. Aucune famille n’est parfaite mais j’ai compris assez vite ce jeu assez hypocrite qui est de faire semblant de tous bien s’entendre pendant quelques jours de l’année, de se faire des compliments, s’intéresser aux autres (pour surtout parler de soi au final)… enfin, je parle pour MA famille ! Cette bulle d’hypocrisie a éclaté quand personne n’a voulu se retrouver au chevet de ma grande tante en soin palliatif pour les fêtes de fin d’année. BAh oui, l’hôpital, c’est pas festif. en plus faut faire pas mal de route, moyen bof quoi. Oh, et pis la mort, merci bien mais non. A cet instant, j’ai ouvert bien grand ma bouche pour la première et un flot de colère est sorti. Depuis, ma cricrise est taboue et mais elle aura eu le mérite d’ouvrir le dialogue dans cette famille de sourd. Elle s’est partiellement brisée dans le sens où dorénavant, on fait Noel avec qui on veut, et surtout qui on a envie de voir (sans obligation). C’est en petit comité, c’est plus intime et cosy. Je préfère largement ! 🙂

    Courage pour les fêtes de fin d’année, on est nombreux à ne pas aimer 🙂
    A bientôt,
    Line de https://la-parenthese-psy.com/

    Aimé par 1 personne

    1. Je te remercie pour ce long commentaire détaillé dont j’ai apprécié la lecture ! Même si je suis quand même navrée de lire ça … mais au gré des déambulations sur les ressentis des uns et des autres je constate que c’est malgré tout plus fréquent que je ne le pensais …
      C’est bien dommage. Parce que le symbole de ce moment qui fait se rencontrer présent, passé et futur entre la famille d’où on vient et celle qu’on se crée, bah c’est beau :/

      J'aime

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